
"J'avais repéré en 1994, lors de mon ascension en première et en solitaire du Mont Epperly, un sommet qui ne portait même pas de nom. Il me narguait chaque fois que je mettais le nez dehors. Cette année, c'est pareil. Chaque fois que je lève le nez, il est là. L'itinéraire m'a l'air plus difficile et plus raide que celui du Epperly. Deux sentiments m'habitent tout au long de cette nouvelle expédition. L'envie irrésistible d'y aller, de me trouver dans cette immense paroi austère et pleine de mystère, avec l'espoir de retrouver à nouveau ce sentiment unique d'êt re le premier à fouler un sommet. Et ce sentiment inverse mêlé d'angoisse et de doute qui me tiraille le ventre."
"J'en étais presque à espérer que le mauvais temps s'installe. Je sais que je peux simplement renoncer, mais je n'ai aucune excuse valable pour moi, je suis en forme, la météo est bonne, tout joue en ma faveur. Je sais que si je renonce sans motif, je le regretterais toute ma vie."
"Je prépare donc mon sac en n'emmenant que du matériel technique pour l'escalade et un petit réchaud. Je compte mettre une vingtaine d'heures aller et retour suivant la difficulté. La face doit avoir 2500 mètres de haut. Je fais mes calculs horaires pour être au début des difficultés lorsque le soleil réchauffera légèrement la face. Il me faut partir vers 9 h du matin et il est 13 h lorsque je me décide de tenter le morceau. Il me faut donc attendre toute une journée. L'attente et l'inaction me sont toujours très pénibles. Ce sont les heures de doute, durant lesquelles je visualise la course, analysant toutes les données et anticipant les réactions d'une mauvaise surprise."
"Le 19 décembre 1995, je m'approche de la paroi à l'aide de mes skis. Je suis enfin dans l'action et cette fois je suis serein. Il y a quelques nuages un peu bizarres, mais cela tiendra bien encore un jour. Le vent qui descend de la paroi est glacé et les muscles de mon visage sont paralysés. Mais ce n'est pas trop grave car en me causant à moi-même, je n'ai pas besoin d'articuler..."
"Je suis toujours inquiet sur le genre de difficultés que je vais rencontrer là-haut. Le ciel s'est dégagé, ce qui me rassure. Il est 16 heures lorsque je découvre la fameuse section clé de l'ascension. Le couloir se resserre pour buter sur une petite face rocheuse recouverte de neige poudreuse. Mon angoisse disparaît, mêm e si ce ne sera pas une partie facile: maintenant je sais. Je redouble de concentration et m'engage dans les premiers rochers jusqu'au mur vertical. Je suis heureux. L'action me met en transe et le rocher est bon. Je progresse assez rapidement, sans assurage, mais je suis toujours dans l'ombre."
"Bientôt je me retrouve dans un tourbillon de neige et de vent qui me glace encore plus. Il m'indique aussi la proximité du col. La face devient verticale et je suis contraint d'enlever les gants. Le vent est de plus en plus fort et la neige s'infiltre partout. Mes cils se collent ensemble et je n'ai presque plus de visibilit é, mes mains deviennent raides (mais Loretan qu'est-ce que tu fous là ?). Mes crampons crissent sur le rocher à la recherche d'une aspérité. La pompe est en sur-régime et bientôt mon piolet ancre dans une bonne glace un peu plus haut, ce qui me permet de sortir sur une petite terrasse où je peux mettre mes deux pieds à plat. J'ai soudain l'impression d'être sur la plage à Copacabana à Rio, le soleil me réchauffe. De là, j'entends le vent qui balaie le col et je sais que la partie n'est pas encore gagnée."
"Je mets un masque sur mon nez, qui est sûrement déjà blanc. Encore une centaine de mètres et je débouche enfin au col. C'est extraordinaire. Je suis en face du Mont Epperly et mes souvenirs resurgissent. Je sais maintenant que je vais revivre un instant magique puisque l'arrête sommitale, contrairement à mes prévisions, est facile. La neige est dure, soufflée par le vent. La lumière est féerique. Mon ombre, qui me poursuit sans interruption, joue avec d'immenses corniches bordant le fil de l'arête."
"A 18 heures, Loretan se dresse sur le sommet, un de plus sur des centaines qu'il a déjà gravis. Mais cette fois son âme est différente: il est le premier à fouler celui- là. Il est seul, perdu quelque part près des étoiles dans un environnement qui paraît hostile mais qui fait partie de son univers. Il lui semble même faire corps avec la montagne. En face le mont Epperly lui fait un clin d'oeil. Tout cela est d'une telle splendeur qu'il a envie de pleurer devant le spectacle de cette valeur sûre qu'est la nature..."
Pour en savoir plus, lisez le livre d'Erhard Loretan.